L’innovation et la performance par la Responsabilite societale à la CAMIF: Interview d’Emery Jacquillat PDG du Groupe Matelsom – William Monlouis-Felicite
RESPONSABILITE SOCIETALE (548 articles)
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L’innovation et la performance par la Responsabilite societale à la CAMIF: Interview d’Emery Jacquillat PDG du Groupe Matelsom – William Monlouis-Felicite

R-S : Comment la CAMIF se positionne-t-elle sur le marché par rapport à ses concurrents ?

Emery Jacquillat : La CAMIF a démarré en 1947 sous forme de coopérative,  créee par des instituteurs en 1947 pour se rééquiper dans la période de pénurie de l’après-guerre. Du fait de leur métier, les instituteurs, parlant à la génération future, sont souvent en avance sur leur temps. Parmi les thèmes qui leur sont chers figure le développement durable. Cette approche était importante pour la relance de la CAMIF sur internet. Par ailleurs, nous ne voulions pas faire du copier-coller, ni vis-à-vis des grands acteurs de la vente à distance, ni vis-àvis de ceux du marché de l’équipement de la maison. Nous avons donc fait le choix d’un positionnement sur l’équipement durable de la maison. En 2009 il n’y avait absolument personne sur ce segment. La démarche était originalet et nous permettait d’exister, petit acteur par rapport aux mastodontes. Nous ne cherchions pas à être différents mais à créer de la valeur, une valeur durable et répondre ainsi à une tendance de fond de la société.

R-S : Comment êtes-vous alors passés de l’orientation sociétale à l’innovation ? Certes, il y a eu un déclic au départ mais comment est-il devenu porteur par la suite?

Emery Jacquillat : Nous avons apporté une véritable innovation : celle de donner envie aux clients de consommer durable. Nous avons introduit des critères de géolocalisation auprès de nos fournisseurs pour montrer qu’au-delà du simple mot parfois un peu galvaudé, le « made in France » correspondait vraiment à une réalité : aujourd’hui 70% de nos fournisseurs fabriquent en France et les clients peuvent choisir leurs produits non pas uniquement à partir du prix, de la qualité ou de la marque mais en fonction du lieu de fabrication. Outre la préservation de l’environnement – puisque le produit parcourt moins de kilomètres – cela permet de protéger l’emploi local. En temps de crise, tous en mesurent l’importance. Nous affichons sur le site une totale transparence sur le lieu de fabrication. Les clients peuvent choisir leurs produits en fonction du pays, de la région et même du département de fabrication. C’est aujourd’hui le 2eme critère de recherche le plus utilisé par les internautes sur camif.fr. Dans notre domaine d’activité, aucun autre site ne s’attache à cette localisation et à cette transparence sur le lieu de fabrication.

R-S : Est-ce que cette orientation sociétale a produit d’autres modifications dans votre façon de travailler en interne ou en externe ? Ya-t-il eu d’autres impacts?

Emery Jacquillat : Le premier changement induit a été dans notre façon de concevoir le catalogue produit. On essaie, au moment même du sourcing du produit, de ne pas privilégier le prix mais en premier lieu la qualité, la manière dont il est fabriqué, par qui il est fabriqué et les démarches engagées en termes d’éco-responsabilité, d’écoconception et de compensation carbone. Par exemple, aujourd’hui, notre 1er fournisseur de lits pour est un centre de réinsertion de personnes handicapées par le travail qui est situé à Pau. Une cinquantaine de personnes y travaillent avec du Pin des Landes, un bois issu de forêts durables situées à 70 kilomètres du lieu de production. Par ailleurs, cet ESAT (Établissement et service d’aide par le travail) construit les parcours de ces collaborateurs en fonction de leurs projets de vie et de réinsertion, ce qui est valorisant. Au-delà du choix des fournisseurs, l’orientation sociétale a eu un impact sur l’organisation : en 2009, nous sommes arrivés à un moment assez difficile. La chute de la CAMIF a fait beaucoup de mal à Niort puisque neuf cents personnes y ont perdu leur emploi. Il était évident que si on relançait CAMIF on le ferait à Niort. Il y avait d’autres challenges à affronter. Ainsi tous les métiers périphérique de la vente sur internet (relation client, logistique etc.) ont été externalisés. Nous avons rencontré plusieurs prestataires avec des cahiers des charges précis.

R-S : Par exemple ?
Emery Jacquillat : Par exemple, pour le centre d’appel, nous avons proposé de confier tous les appels liés à camif.fr ainsi que ceux du groupe Matelsom à un centre d’appel que nous avons ouvert à Niort. Téléperformance nous a suivis sur le projet et emploie aujourd’hui environ 150 personnes sur son centre d’appel de Niort. Ils sont installés en face du magasin CAMIF que nous avons réouvert. Aujourd’hui, ils ne travaillent pas qu’avec nous, mais aussi avec des mutuelles. Ils ont donc ramené d’autres clients sur ce centre ce qui a permis de recréer des emplois localement. Nous avons à ce moment là sur le territoire un impact très fort que l’on ne cesse de développer.
Par ailleurs nous avions des difficultés à trouver dans la région des gens formés sur nos métiers du e-commerce. Il y a deux ans nous avons donc créé une formation en alternance. Nous avons rencontré la chambre de commerce et avons travaillé avec une école afin de bâtir le cursus. Il est ouvert à d’autres entreprises de la région ce qui permet à des petites PME d’avoir des jeunes formés sur les métiers d’avenirs. Pour la
deuxième année, la promotion compte une quinzaine d’étudiants.L’année prochaine nous prévoyons deux promotions d’une trentaine de participants. Ainsi notre arrivée renforce la dynamique d’un territoire qui était très dépendant du secteur des mutuelles.

R-S : Opposez-vous la performance économique à la performance sociétale ?
Emery Jacquillat : Je ne vois qu’une seule approche. Notre approche sociétale est imbriquée dans notre approche économique. Privilégier l’économique par rapport au social n’a plus de sens dans e contexte actuel de crise ; nous n’existerions pas aujourd’hui si nous n’avions pas pris dès le départ le pari de mettre le sociétal et l’environnemental au coeur de notre stratégie.

R-S : Vous avez reçu le prix « Osons la croissance responsable » en 2013. L’audace, le fait d’oser : que représentent pour vous ces mots ? Conditionnent-ils la réussite d’une entreprise d’aujourd’hui ?

Emery Jacquillat : Ces mots sont à mon avis au coeur du métier d’ entrepreneur. Un entrepreneur prend des risques et ose. En sortant d’HEC, quand j’ai dit à mes camarades que j’allais vendre des matelas par téléphone ils m’ont un peu pris pour un fou. Mais ce qui est important c’est que l’entrepreneur suive ses rêves et réalise sa vision. L’audace est inhérente à l’entrepreneur. Cela ne veut pas dire que les personnes ou entreprises moins audacieuses ne réussissent pas mais je pense qu’à un moment donné de la vie d’une entreprise, notamment lors de crises ou de ruptures, il faut des personnalités visionnaires capables d’assumer des positions courageuses et de prendre des risques. Il faut donc valoriser le risque et encourager des prix tels que « Osons la croissance responsable ». Pour moi le forum « Osons la France » est génial parce qu’il y a en France une énergie considérable. Nombre de personnes ont envie de faire des projets et il faut leur dire que c’est possible, qu’il faut qu’ils osent ; c’est important !

R-S : Quand vous dites « il faut leur dire », qui doit porter cette approche ? Qui peut l’amener aujourd’hui, en France en particulier? Quels acteurs peuvent faire en sorte que les entreprises adhèrent et s’inscrivent dans ces démarches ?

Emery Jacquillat : Tout au début d’internet des Pures Players ont montré qu’on pouvait vendre par ce média. Il y a eu un effet d’entrainement puis tout le monde s’y est mis, parce qu’on se dit : « si on rate le train d’internet alors dans vingt-cinq ans on n’existera plus ». Il en est de même pour le développement durable et la prise en compte de l’aspect sociétal de l’entreprise : on ne peut plus considérer aujourd’hui que l’entreprise n’a pas un rôle à jouer dans le pays, que l’activité de production n’a pas d’impact sur l’environnement. Si on ne prend pas cela en compte, les entreprises finiront par ne plus exister. Donc je crois qu’il y a toujours besoin de pionniers qui ouvrent la voie et c’est bien le rôle des entrepreneurs. Mais pour cela, il faut faire confiance aux hommes et aux femmes et il faut valoriser l’échec qui est quand même très important. Il ne faut pas en avoir peur car il participe à ce processus de destruction créatrice qui est au coeur des crises et des nouveaux modèles émergeant.

R-S : Et pensez-vous que l’on mette assez en avant l’exemplarité dans une période de crise ?

Emery Jacquillat : Justement non. Il faut parler des initiatives au niveau des territoires des villes, des cités, des jeunes qui font, qui osent. Aujourd’hui vous ouvrez les journaux, la télévision : tout est négatif. On se bat contre un mur de pessimisme et c’est pour cela que des initiatives comme celle d’ Aude de Thuin sur « Osons la France » sont formidables. Elles donnent de l’espoir et valorisent ceux qui prennent des initiatives et des risques. Je suis convaincu que notre pays en a besoin. C’est un pays affreusement pessimiste alors qu’il y a vraiment des talents incroyables.

R-S : Qu’est-ce qui vous donne des raisons d’être optimiste dans cette situation de monde en crise et incertain?

Emery Jacquillat : Je crois qu’on a une chance de vivre un moment absolument incroyable qu’aucune époque n’a connu. Nous vivons une période de crise et en même temps de révolution et de rupture technologique. Quand on regarde ce qui se passe avec internet, la vitesse à laquelle l’on met en réseau les informations : jamais le savoir n’a été aussi accessible, aussi rapidement et aussi facilement ouvert à tous et partagé. Toutes les pyramides s’écroulent. (Cela fait longtemps qu’on dit qu’il n’y en a plus mais dans nos modes de pensée on continue à raisonner de manière pyramidale.) Je suis optimiste parce que ces ruptures vont créer de nouveaux territoires, de nouvelles potentialités. Elles faciliteront l’égalité des chances. Celui qui veut trouver une formation aujourd’hui le peut ; celui qui veut faire les choses peut les faire. Dans le même temps, des défis incroyables se présentent à nous. Le défi écologique en est un. Grâce aux outils dont on dispose et à la mise en réseau de nos intelligences, on a un champ des possibles qui est formidable. La crise n’est que le révélateur d’un changement de monde. C’est désagréable et ça fait mal mais ce qui existera après la crise doit être réinventé. Voilà ce en quoi je crois. On est à ce moment où l’on a la chance de pouvoir participer à la création d’un nouveau monde. C’est à nous tous maintenant de changer le monde !

Interview Emery Jacquillat réalisée par William MONLOUIS-FELICITE

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